Extrait du journal "Le Monde"

André Martinet

Le généraliste de la linguistique

Par Michel ARRIVE

Le professeur de linguistique André Martinet est mort vendredi 16 juillet 1999 à l'âge de quatre-vingt-onze ans. Il était né en Savoie le 12 avril 1908.
André Martinet était la mémoire vivante de la linguistique de ce siècle. Lors d'une très longue conversation que j'ai eue avec lui il y a quelques années - il était déjà largement octogénaire -, je l'ai entendu, stupéfait d'admiration, évoquer avec une précision littérale les débats du 3e Congrès international de phonétique, qui s'est tenu en 1938, ou rappeler ses discussions épistolaires avec Hjelmslev sur le mot français cousin : deux unités, ou une seule, en dépit de la distance considérable des deux " sens " (" insecte " et " parent ") du mot ? Martinet tenait, avec un solide " bon sens " (et de non moins solides raisons théoriques), pour deux unités. Mais Hjelmslev maintenait, pour des raisons formelles, qu'il n'y a, paradoxalement, qu'un cousin. Ces débats remontaient à un bon demi-siècle (1946). André Martinet, mémoire de la linguistique du XXe siècle ? A coup sûr. Mais il en a été surtout l'un des premiers acteurs. Non seulement en France, mais sur la scène internationale. S'il faut citer les noms de quelques pairs, on ne voit guère en France que Benveniste, à l'étranger Jakobson, Hjelmslev, Harris et Chomsky : je me limite, à la seule exception du dernier, à la génération née, ou peu s'en faut, avec le siècle qui s'achève.

La Société de linguistique de Paris indique les spécialités de ses adhérents. Sous le nom de Martinet - membre de la société depuis 1931... -, on lit simplement : " Français. Linguistique générale ". Rare sobriété, et rare exigence : alors que ses collègues de la société précisent, pour la plupart, avec un grand luxe de détails, la ou les langues, ou le(s) micro-secteur(s) de la linguistique qui les occupent, Martinet ne consent à mentionner comme langue que le français, sa langue maternelle, alors qu'il a travaillé sur beaucoup d'autres, à commencer par le " parler franco-provençal d'Hauteville ", qu'il a pratiqué, au moins passivement, dans sa petite enfance savoyarde, et dont il a décrit le système phonologique dans un article qui, en 1945, fit date. Pour le reste, il voit grand et large : " la linguistique générale ", c'est-à-dire tout ce qui concerne les langues et le langage. Cette volonté revendiquée de généralité, mieux de totalité, est illustrée par l'ensemble de son oeuvre. Quand on consulte sa bibliographie - plus de vingt livres, souvent traduits en plusieurs langues, près de deux cents articles, d'innombrables recensions d'ouvrages -, on ne peut qu'être frappé par l'étendue des domaines abordés par l'auteur.

Cela commence, très tôt, par la phonologie et les langues germaniques. Agrégé d'anglais - c'est à l'époque, une originalité point trop bien vue dans le petit monde des linguistes, tous agrégés de grammaire, et presque tous normaliens -, André Martinet soutient en 1937 ses deux thèses de doctorat : La Gémination consonantique d'origine expressive dans les langues germaniques et La Phonologie du mot en danois. Cette connaissance du danois lui permettra, quelques années plus tard, d'entrer en relation avec les fondateurs de la glossématique, Louis Hjelmslev et Hans Jorgen Uldall, de faire connaître les Prolégomènes - originellement publiés en danois - par un article fameux du Bulletin de la Société de linguistique de Paris et d'engager avec Hjelmslev un débat fructueux. Très technique, ce débat ? Certes. Mais aussi très révélateur de l'attitude théorique de Martinet. En gros, en très gros, il tient pour la prise en compte contrôlée de la substance - la façon dont concrètement les phonèmes sont réalisés - alors que les Danois ne tiennent compte que des relations formelles. " Réalisme ", comme on dira - et comme il dira - de Martinet.

La période 1946-1955 est une longue parenthèse américaine dans la carrière de Martinet : il quitte provisoirement l'Ecole pratique des hautes études pour la Columbia University. Il y retrouve Jakobson, prend contact avec les élèves de Sapir, et, plus difficilement, avec les bloomfieldiens. Il devient directeur de la revue Word. Le nom d'un certain Noam Chomsky ne commence à apparaître dans les bibliographies que depuis 1951. L'une des originalités fondamentales de la réflexion de Martinet est de poser les problèmes phonologiques sur le plan de la diachronie. L'Economie des changements phonétiques, traité de phonologie diachronique, qui paraît en 1955 (A. Frank, Berne), est le premier ouvrage de phonologie à poser le problème de l'évolution dans le temps non par des sons isolés, mais des systèmes qu'ils constituent.

UN MODELE DE CLARTE

Le retour en France, en 1955, et la nomination à la Sorbonne à la chaire de linguistique générale annoncent la période des grands ouvrages de synthèse. Le plus connu est à coup sûr les Eléments de linguistique générale, bréviaire de générations d'étudiants, publié en 1960 (Armand Colin), traduit, si j'ai bien compté, en dix-sept langues et, à cet égard, champion des ouvrages français de linguistique (les Problèmes de linguistique générale de Benveniste plafonnent à sept). C'est dans cet ouvrage que s'explicitent les directions théoriques essentielles de la recherche de Martinet. Dans son autobiographie intellectuelle, Mémoires d'un linguiste (Quai Voltaire, 1993), il résume ainsi sa démarche : " Lorsqu'on examine comment fonctionne le langage, comment il chante pour épouser l'évolution de la société, on constate que c'est essentiellement la satisfaction des besoins communicatifs qui entre en jeu. Il convient donc, en priorité, de déterminer quels sont les traits de chaque langue qui concourent à la transmission de l'information. Cela fait, il sera temps de voir dans quelle mesure la satisfaction d'autres besoins peut nuancer, voire infléchir, l'usage qui est fait du langage. "

Pensée un peu courte, dit-on, parfois ? C'est vrai qu'elle marginalise le sujet, mieux les sujets : ceux de l'énonciation et de l'inconscient. Mais il y a une contrepartie positive à ces exclusions : l'homogénéité puissante de la description, et la clarté de la formulation. Car l'écriture de Martinet est, en tout point de son oeuvre, un modèle de clarté. Résultat favorable de la volonté obstinée de décrire exhaustivement le fonctionnement de la langue dans - et uniquement dans - le cadre théorique fixé. D'où l'apparence, parfois, de ce qu'on a appelé le " sectarisme " de Martinet. Je n'irai pas jusque- là : je verrai simplement dans certaines formules un peu raides (à l'égard notamment de Benveniste et de Chomsky), la conscience aiguë de l'incompatibilité absolue des appareils théoriques. N'est-ce pas, d'une certaine façon, l'indice de l'originalité et de la qualité de la recherche ?

MICHEL ARRIVE
(professeur de linguistique à Paris-x Nanterre)

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