MONDE DES LIVRES

EN QUELLE LANGUE DIEU A-T-IL DIT "FIAT LUX"?

Comment Dieu a-t-Il parlé à l'aube des temps ? Et en quel idiome ? Etait-ce de l'hébreu, du grec, du latin ? saint Augustin mène une enquête de linguistique divine

La Genèse biblique raconte comment un Dieu sans visage, au nom imprononçable, crée l'Univers en six jours, proférant quelques syllabes pour dissiper le tohu-bohu des origines. Dieu dit alors " Fiat lux " ! (" Que la lumière soit ! ") Ce fut le premier jour.

Dès l'ouverture de son traité sur la Genèse au sens littéral, Augustin pose une quinzaine de fois la question : " Comment Dieu a-t-Il dit "Fiat lux !" ? ; et " en quelle langue a retenti cette voix ? " L'interrogation est d'autant moins anodine que nous sommes là avant la confusion de la tour de Babel, cette malédiction divine qui a provoqué la multiplication des parlers. Quelle était donc cette langue solitaire et anonyme en laquelle Dieu prononça " Fiat lux " ? A quelle créature a-t-il bien pu adresser sa voix ? N'est-ce pas là une pensée " absurde et charnelle " puisque ce " verbe en qui Dieu dit éternellement toutes choses " ne s'énonce pas à l'aide de paroles articulées signifiant une pensée temporelle ? D'ailleurs, cette lumière du premier jour, " est-ce chose spirituelle ou corporelle " ?

L'inquiétude théologique d'Augustin est un instrument de sa pédagogie. Il veut montrer que des liens inextricables président au sens de l'Ecriture sainte. Celle-ci ne cesse de jouer entre le propre et le figuré, le corporel et le spirituel, le temporel et l'intemporel. A choisir l'un contre l'autre, le réel contre le symbolique, le simple mortel y perd sa part d'immortalité et le message divin lui échappe. Or c'est là l'essentiel, Augustin ne l'oublie pas.

Plus loin, dans ce même commentaire de la Genèse, Augustin poursuit son enquête de linguistique divine. Maniant toujours le propre et le figuré, le charnel et le spirituel, il veut savoir comment Dieu a vraiment parlé à " nos premiers parents ", au jardin d'Eden. Se pose alors la double question de la substance de cette langue primordiale et de la voie empruntée par la parole du créateur : s'exprime-t-Il sans médiateur ou à l'aide d'un spécialiste de la communication, ange ou autre ? Dieu a-t-Il donc une voix sonore, audible pour des oreilles humaines ou se fait-Il entendre par le truchement d'une langue strictement intérieure ? Augustin : " Comment donc Dieu parla-t-Il à l'homme ? Lui parla-t- Il intérieurement, en son esprit, d'une manière toute spirituelle (...), sans l'aide d'aucun son ou d'aucun signe corporel ? Non, je ne pense pas que Dieu ait ainsi parlé au premier homme. (...) Dieu parla à l'homme dans le paradis comme Il parla plus tard aux patriarches, à Abraham, à Moïse. " Quel que soit " le caractère insolite " de ces affirmations, Augustin assure ses lecteurs que le merveilleux appartient au cours ordinaire des choses. Il faut donc lire la Genèse comme " d'autres livres historiques ", relatant " des faits qui se sont réellement passés ". Augustin formule diverses hypothèses à propos de cette voix divine articulant " des mots et des syllabes ". Il privilégie l'option médiatique, celle de la créature corporelle qui fait l'ange ou le prophète pour s'entremettre entre Dieu et l'homme.

Augustin accentue sa recherche savante sur les origines du verbe divin et humain. Il étudie les analogies et les différences entre l'exercice de la divine parole et les mots prononcés par des mortels en s'inspirant de l'Evangile selon Jean, auquel il a consacré pas moins de 124 Homélies. Etablissant une distinction subtile entre Dieu et sa parole qui est Dieu, Jean ouvre la voie à une religion du Fils, qui est lui-même la parole du Père. Ainsi, pour Augustin, avant de s'adresser à quelqu'un, de lui parler en latin, en grec ou en punique, la parole se conçoit dans le coeur. Avant que le son vienne diviser la parole en syllabes, celle-ci ne se trouve " renfermée en aucune langue ". Pure vision de l'esprit, cette parole se loge dans le coeur. Pareillement, " Dieu a donné naissance à la parole, c'est-à- dire a engendré Son fils ". Augustin décrit pourtant les limites de ce lieu commun entre le dire humain et le verbe divin : " Nous, nous disons des paroles qui s'envolent et disparaissent : à peine ta parole a-t-elle résonné dans ta bouche, elle passe, elle achève son bruit et elle disparaît dans le silence. "

Les positions d'Augustin ont pu se modifier mais la question de la langue divine demeure cruciale pour cet évêque africain, contemporain de la fin de l'Empire romain d'Occident, dont toute la culture était latine et qui n'a jamais su les deux langues originales de l'Ecriture : l'hébreu et le grec (ce qui, bien plus tard, fut également le cas de Thomas d'Aquin).Cette double lacune, inégale dans la mesure où il déchiffrait quand même plus de grec que d'hébreu, a souvent été soulignée par les spécialistes Henri-Irénée Marrou voyait dans ce côté " autodidacte " d'Augustin une des sources de sa créativité originale (1). Ce manque linguistique, Augustin le glose, l'exalte même en lui trouvant des solutions théologiques qui, pour le lecteur d'aujourd'hui, n'interdisent pas une poétique de la foi. " Quand Dieu a parlé, a-t-Il eu recours à la voix, a-t-Il eu recours à des sons, a-t-Il eu recours à des syllabes ? Et s'Il a eu recours à tout cela, de quelle langue s'est-Il servi ? De l'hébreu, du grec ou du latin ? (...) Personne ne peut dire que Dieu a parlé en telle ou telle langue. "

Que la parole de Dieu s'inscrive dans la langue De la foi et du symbole (titre d'un autre traité d'Augustin) n'a pas empêché de grands exégètes chrétiens de blâmer Augustin : il n'avait pas fait l'effort d'apprendre les deux langues saintes. Richard Simon, un des fondateurs de la critique biblique moderne, écrit en 1693 qu'" il serait difficile d'excuser la négligence " d'Augustin, qui ne consulte pas le texte grec" ce qui doit être nuancé aujourd'hui. Quant à l'hébreu, outre amen, alleluia, hosanna et quelques autres, Augustin affirme qu'il n'en sait rien, alors, précise-t-il, qu'" un très grand nombre de mots hébreux, sinon presque tous ", sont très proches du punique qu'on parlait dans les campagnes algériennes de son enfance.

Cela exaspère l'hébraïsant Johann David Michaelis, éminent bibliste et philologue, qui écrit en 1759 : " Ainsi, ce bon évêque parlait hébreu sans le savoir : s'il avait connu l'alphabet hébreu, et s'il s'était donné quelque peine pour étudier la différence qui est entre cette langue et la langue punique d'alors, au lieu de la grossière ignorance des deux langues originales de l'Ecriture sainte qu'on lui reproche ; il aurait mérité l'honneur de passer pour le père de la philologie orientale. "

UNE MEMOIRE SANS OUBLI

Depuis la grande thèse de Marrou, en 1938, sans cesse rééditée, avec sa " Retractatio " de 1949, chez De Boccard, jusqu'au beau livre récent de Brian Stock, Augustine the Reader (Harvard University Press, 1996), en passant par les travaux classiques d'Etienne Gilson (Vrin, 1928), Pierre Courcelle (De Boccard, 1943), Peter Brown (Seuil, 1971), Anne Marie La Bonnardière (Beauchesne, 1986), Henry Chadwick (Cerf, 1987) et Goulven Madec, nombreux sont ceux qui se sont efforcés de penser les liens complexes entre la culture quasi exclusivement latine d'Augustin et son temps Peter Brown soulignant " la surprenante inaptitude de tant de grands esprits latins à atteindre en grec le niveau du baccalauréat " (2).

A vrai dire, ces débats érudits sur les insuffisances linguistiques d'Augustin, dont celui-ci était d'ailleurs parfaitement conscient, se trouvent déjà dans la correspondance orageuse entre l'évêque d'Hippone et Jérôme. Augustin, qui dit avoir " bu dans le lait " de sa mère le nom du Christ, répond par avance à tant de reproches. Au livre XI des Confessions, que l'on peut lire désormais dans la nouvelle traduction de Patrice Cambronne dans la Pléiade, désirant comprendre enfin le premier verset de la Genèse, il s'exclame : " Puissé-je entendre et comprendre comment ``dans le principe`` tu as fait le ciel et la terre. Moïse l'a écrit ; il l'a écrit et s'en est allé (...). S'il était là, je le retiendrais, je l'interrogerais, je le supplierais en ton nom de m'en dévoiler le sens, et je prêterais mes oreilles de chair aux sons surgis de sa bouche. S'il me parlait en hébreu, sa voix frapperait en vain mes sens (...) ; au contraire, s'il parlait latin, je saisirais ce qu'il voudrait dire (...). Non, c'est au-dedans de moi, dans la demeure intérieure de ma pensée que la vérité qui n'est ni hébraïque, ni grecque, ni latine, ni barbare, et n'a besoin ni de la bouche, ni de la langue, ni du son des syllabes me clamerait : "Lui, il dit la vérité."

La langue est aussi un lieu névralgique où s'inscrivent la mémoire et l'oubli. Développant sa vision du langage, examinant les liens entre les mots, la perception sonore des images et les réalités signifiées, Augustin exalte la puissance prodigieuse de la mémoire. C'est là, dans ce " sanctuaire immense et infini ", que surgit le miracle du souvenir. Dans cette mémoire sont mis en réserve les sons, les images, " les affects de l'âme " ; dans ses cavernes les plus secrètes se trouve archivé, classé par genre tout ce que l'oubli n'a pas englouti. Peut-on jamais oublier quelque chose ? Sans doute. Mais cet oubli, on peut alors le désigner, le nommer. Il existe en quelque sorte une mémoire de l'oubli. On peut d'ailleurs se souvenir d'avoir oublié quelque chose. Rien ne sort donc jamais totalement de la mémoire. " A partir du fragment conservé, on cherche le reste. " Quand il y a remémoration d'un oubli, " sont présents à la fois la mémoire par laquelle je me souviens et l'oubli dont je me souviens ".

Dans ces pages du livre X des Confessions, les jeux de la mémoire et de l'oubli permettent aussi à l'auteur de construire sa raison théologique. En affirmant que " la mémoire retient l'oubli ", en montrant que la recherche d'un souvenir perdu serait impossible si l'oubli en était absolu, l'évêque rappelle à son lecteur combien la mémoire et l'oubli sont également gouvernés par la providence. Même le défaut de mémoire est ainsi dirigé par le Saint- Esprit. Ce qui s'oublie dans l'infinie variété des vocables surgis à Babel, Augustin sait que seule la langue du coeur peut en autoriser l'éternelle mémoire.

MAURICE OLENDER

Outre les traductions françaises des oeuvres complètes d'Augustin, datant du XIXe siècle, nous disposons à présent d'une quarantaine de volumes bilingues, latin et français, publiés sous la direction de Martine Dulaey et Goulven Madec dans la remarquable Bibliothèque augustinienne, diffusée par les éditions Brepols. La série complète comptera environ 85 volumes. (1) Henri-Irénée Marrou, Saint Augustin et l'augustinisme, Seuil, 1955. (2) Peter Brown, La Société et le sacré dans l'Antiquité tardive, Seuil, 1985.

LE MONDE / 16 Octobre 1998 / Supplément

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